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Pascale Roze

Ecrivaine française, Pascale Roze est née en 1961 en Indochine. Elle passe son enfance d'un port à l'autre pour suivre son père, officier de marine. Elle abandonne ses études de lettres quand elle découvre le théâtre et fonde à Paris, avec des amis, La Compagnie de l'Elan. Elle travaille comme comédienne, écrit pour le théâtre («Tolstoï la nuit») et publie le recueil de nouvelles «Histoires dérangées». Elle anime des ateliers d'écriture en milieu scolaire et avec des adultes dans des foyers d'hébergement. Elle a obtenu le Prix Goncourt 1996 pour son premier roman, «Le Chasseur Zéro», et a notamment publié «Lettre d'été» (adressée à Tolstoï), «Ferraille», «Parle-moi», «Un homme sans larmes».

LE CHASSEUR ZÉRO

Une jeune Américaine, orpheline de guerre, qui s'éprend d'un kamikaze japonais en lisant son “journal”; voilà un point de vue original qui n'aura pas manqué de séduire le jury du Goncourt.

Il est assez rare qu'un premier roman soit couronné par un grand prix littéraire et Le chasseur Zero, récit singulier au titre à vrai dire trompeur, constitue donc une fameuse exception: la jeune écrivaine, après avoir été laurée par le Prix du premier roman, se voit attribuer, quelques jours après, le Goncourt!

Le titre ambigu du récit a de quoi laisser sceptique le futur lecteur: l'intrigue conduirait-elle dans les milieux spécifiques de l'aviation et ce roman de guerre serait-il un document parmi tant d'autres? Le chiffre “zéro” annoncerait-il une méditation sinistre sur l'absurdité d'une certaine vie?

Dès les premières lignes, le lecteur est fixé: on assiste au vrombissement du moteur d'un chasseur qui commence son ascension. On peut penser, à la seconde lecture, que l'auteur envisage déjà le bruit de l'avion kamikaze qui a semé la mort lors de la dernière guerre et qui, depuis, harcèle jusqu'à la folie la fille du héros américain qui s'est sacrifié pour la cause de son pays et qui, pour être immortel, “n'a pas fermé les yeux devant la mort”.
Dès la première page aussi, le lecteur fait la connaissance de la narratrice: Laura Carlson, née le 10 janvier 1944 à New York, orpheline d'un père mort le 7 avril 1945 à Okinawa, au Japon. Elle n'a, dit-elle, de ce père, que deux photos: l'une où on le voit debout, au garde-à-vous sur le “Maryland” à côté de ses hommes, et l'autre, lorsqu'il tient sa mère par la taille à Central Park, souriant face au soleil. On apprend bien vite que Laura vit avec sa mère, rentrée en France, chez ses grands-parents.
La jeune fille grandit et pose des questions sur ce père inconnu, mais sa mère peu maternelle et sa sévère grand-mère ne l'informent guère tandis que son grand-père l'initie plutôt aux mathématiques et à l'astronomie. Un jour, une certaine Nathalie arrive dans la classe et transforme la vie paisible de celle qui, pour toute souffrance, n'avait que de “simples bourdonnements d'oreilles”.
Nathalie pousse Laura à interroger ses parents au sujet de la mort de son père, et à consulter des livres sur la guerre. Elles apprennent la définition du mot “kamikaze”: pilote qui pour sauver son pays accepte la mission suicidaire de lâcher sa bombe si près du navire ennemi qu'il n'a aucune chance de ne pas le percuter”. Leurs fouilles les conduisent à la vérité: le 7 avril 45, un kamikaze a écrasé son chasseur Zéro sur le pont du “Maryland”... Révélation brutale qui donne à Laura envie de mourir et qui sera le début d'une obsession auditive dont elle ne saura jamais se débarrasser.
Nathalie, avant de retourner au Maroc, offre à son amie le journal d'un jeune kamikaze, Tsurukawa, ce qui provoque chez Laura un étonnant coup de foudre: elle s'éprend du martyr volontaire! A partir de ce moment ses bourdonnements d'oreilles reprennent, et ce n'est plus seulement à son père qu'elle pense, mais au vrombissement de l'avion kamikaze qui plonge sur un navire et qui hante sa vie.
Dès lors, elle aura beau faire: les bruits d'un moteur vont sans cesse percer ses tympans: Boules Quies, faux plafonds, fenêtres fermées, déménagement, études de mathématiques, aventures avec des garçons, aucun stratagème ni divertissement ne permettent à la malheureuse héroïne d'échapper au monstre.
Le lecteur peut penser, pendant tout un temps, que l'amour de Bruno qui fait l'éducation musicale et sentimentale de Laura aidera la jeune fille à se libérer de ses obsessions, mais, même dans les bras de son amant, elle entend le hurlement du chasseur. Elle lui raconte l'origine de ses troubles et Bruno, absorbé par ses études musicales, conseille à son amie de consulter un psychiatre et se sépare d'elle provisoirement. Il compose pour elle un Rondo pour voix de femme et avion , mais Laura, terriblement jalouse de la soprano qui accompagne Bruno au concert, se croyant abandonnée, est de plus en plus malade.
Elle se résigne à apprendre le japonais plutôt qu'à poursuivre son doctorat, achète une voiture et défie la mort sur les autoroutes qui encerclent Paris. Elle donne même des cours où elle fait allusion au chasseur dans l'énoncé de problèmes de géométrie. Entretemps, son grand-père puis sa grand-mère meurent, et Bénédicte, sa mère, vit avec un cadre supérieur de l'armée à la côte d'Azur...
A la fin du roman (nous sommes en 1968), elle revoit Bruno, l'auteur du Rondo. Il vit avec une Russe. Puis, comme un chasseur mais avec sa voiture, elle veut “plonger” à l'instar de ce Tsurukawa qui ne l'a toujours pas lâchée, et qui est pour ainsi dire, son “père”, faute d'avoir connu le vrai.
Elle ne meurt pas, “n'arrive pas à mourir” et sa mère est à son chevet...

Ce court roman, au style tendu à l'extrême, tient en haleine le lecteur qui, à son tour, est harcelé par le vrombissement du moteur. Il est, lui aussi, obligé de regarder la mort en face. Participant aux obsessions de la narratrice, il aurait envie de se boucher les oreilles: il doit malgré tout entendre la voix de cette écrivaine qui, avec la précision d'une mathématicienne et la passion suicidaire d'une folle, le mène où elle veut.

On ne peut s'empêcher de songer au Horla de Maupassant: c'est le même emprisonnement progressif, mais dans un contexte militaire, c'est la même ambiance de réalisme et de fantastique, mais tempérée par une intrigue sentimentale; la fiction est également racontée par les yeux (et les oreilles!) d'un seul narrateur, en l'occurrence ici une narratrice, orpheline d'un étranger mythique et mal aimée d'une mère peu présente.

En même temps, ce récit rend hommage à ces kamikazes, à la fois héros et monstres, qui se sacrifient en plongeant vers une mort certaine pour sauver leur patrie. Pascale Roze s'est, comme son héroïne, documentée à bonnes sources et elle nous apprend même que la signification du mot “kamikaze” se traduirait par “typhon divin”.

Certes, le récit est morbide, mais l'écriture est sans faille, ce qui est vraiment étonnant pour un premier roman. Voila donc un auteur, très (ou trop) tôt couronné, et dont les talents demandent à être confirmés.

Louis Sarot
Paris, Albin Michel, 164 pages
Paru dans Indications 1997, n°2, 54e série.

Pascale Roze (interview)

ECRIRE Le Chasseur Zéro m'a demandé deux ans. Avec de nombreuses interruptions, des découragements, le sentiment que je n'arriverai jamais à être complètement juste par rapport à l'intuition qui m'habitait, des exitations et des bonheurs très forts. Un jour tout est fini. Le livre est sous presse. Voilà la rentrée où vous sortez. Vous disposez de deux mois pour passer à la trappe ou laisser une trace. C'est cette compression du temps qui me frappe le plus. Moi, je voudrais offrir à mon livre le temps du jour et de la nuit, le temps qu'il fait, le temps qui chemine. Je voudrais des dieux qui retiennent les heures, comme Athéna retint l'arrivée de l'aube pour permettre à Ulysse et à Pénélope de jouir plus longtemps de leurs retrouvailles. L'olympienne économie, elle, serait plutôt pressée de me foutre à la poubelle si à minuit sonnant, mon Chasseur Zéro n'a pas fait ses preuves. Aussi, c'est d'abord dans la peur que j'ai vécu cette rentrée.
J'ai été folle de joie quand j'ai su que j'étais sur les premières listes du Goncourt et du Fémina, quand j'ai lu l'article de François Nourissier dans Le Point. C'était comme si ce temps compressé lançait soudain des éclairs. Alors non, pour cette fois, je ne passerai pas à la trappe.

Mais je n'aime pas le combat, je n'ai aucune pugnacité et en dépit de ma joie, je suis effrayée des milliers de mots qui vont bientôt mourir dans les caniveaux et dont je ne serai pas, du moins pas cette fois-là. Où sont les lois de l'échec et de la réussite ? Merci à mon éditeur, ça je peux le dire en toute certitude. La rentrée est un temps sans douceur. C'est un boyau d'étranglement. Moi j'aime la douceur ­ même si mon livre ne le laisse pas supposer. Et je trouve que la lecture d'un livre ­ fut-il bouleversant- doit être un temps de douceur et de méditation. Je voudrais qu'on offre ce temps-là à mon livre.

 

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